Le Liban entre immobilisme politique et détérioration économique


 Les anciennes sagesses perçoivent la vie comme étant un vaste océan agité. L’homme représente le commandant de sa destinée : son navire. Même si les circonstances qui prévalent semblent être difficiles, le libre arbitre sait qu’il atteindra sa fin dès lors qu’il cesse de commander. Cette métaphore me rappelle d’une belle citation d’Einstein : « La vie est une bicyclette, il ne faut jamais arrêter de pédaler pour ne pas perdre l’équilibre ! ».

Si nous nous penchons sur la destinée du Liban, nous constatons une agitation dégradante de ces événements depuis un certain temps. Coup après coup, ces vexations restent fidèles à une seule et unique dynamique : le déclin ! L’interdépendance entre le politique et l’économique serait le dicton de l’actualité. Elle projette le Liban et son peuple dans une impasse qui traine pour devenir durable.

Nombreuses sont les crises que traverse le Liban : une crise économique grave avec un taux d’inflation spectaculaire. L’inflationniste Steve Hanke place le pays des cèdres après le Venezuela de deux rangs seulement! Nous y rajoutons une crise financière sans précédent qui finit par bouleverser la confiance des marchés. Le Liban a officiellement déclaré sont incapacité à respecter les échéances de 35,1 Milliards de dette en devises (jusqu'à fin Août 2020) ce qui engloutit le pays dans une crise de liquidité, compte tenu des réserves limitées de la Banque centrale, ainsi que le manque de dollars sur un marché « dollarisé ». Par conséquent, le pouvoir d’achat des Libanais est en chute libre face à une hausse des prix déraisonnable. Viens s’ajouter à ce panorama noir, le coût de l’explosion apocalyptique du 4 août entrainant non seulement les beyrouthins mais tous les Libanais, dans un traumatisme national inégalable.

 Dans un entretien avec Jihad Azour, le responsable du département Moyen Orient et Asie centrale au sein du FMI (Fond monétaire international), paru dans l’Orient le Jour le 20 octobre 2020, nous sommes informés que le taux de contraction économique du Liban serait comparable à celui du Venezuela pour l’année en cours: le PIB Libanais chutera de 52,5 Milliards de dollars en 2019 à 18,7 Milliards de Dollars en 2020, soit une contraction de 25%, égalisant ainsi le Venezuela. Selon les mêmes sources, le taux de la contraction économique a été multiplié par trois d’une année à l’autre, avec une croissance négative de -6,9%  prévue pour fin 2020. Pour mieux situer le Liban, le monde prévoit un taux de contraction de 7% pour 2020 et envisage un taux de croissance de 4% pour la même année. La comparaison est dramatique. Durant mon travail de recherche, aucune étude portant sur une projection économique quinquennale n’a été identifiée (2021-2025). L’incertitude économique du Liban entrave les projections financières ! Jihad Azour constate un déficit public en amélioration: il passe de 27,4% en 2019 à 16,3% en 2020. Faute de dire qu’il n’y a plus d’argent à dérober!

 


Le cycle infernal et vicieux de la corruption au Liban a été la résultante d’un pouvoir politique dispersé et fortement consensuel, engendré par les accords de Taef, sur fond d’un pouvoir exécutif et administratif très centralisé, malgré l’allusion codifiée à la décentralisation que les accords avaient préconisée. Cette mécanique de gouvernance a envahi l’ordre public en annihilant les intérêts des citoyens à travers l’installation d’un mode d’emploi mafieux, alimenté par le conflit d’intérêts et l’impunité face au gaspillage généralisé des fonds publics. La classe politique devient une oligarchie politico-financière qui, pour asseoir une hégémonie durable, détourne les ressources nationales afin de financer clientélisme et suivisme politique. Ceux-là contrôlent plus de la moitié de la population. Mais l’autre moitié a osé dire « non » ce jour du 17 octobre 2019 !

Dans un article paru dans « le Monde » le premier décembre 2020, le journaliste Benjamin Barthe se questionne sur la portée et l’étendu de l’audit juri-comptable que le ministère des finances libanais avait décidé d’entreprendre sur tous les comptes des ministères et organismes étatiques au niveau de la banque centrale. Pour le faire, il conclut un accord avec la firme Alvarez&Marsal. Barthe souligne l’importance de cette opération pour la vérité et la justice au Liban, point de départ d’un long parcours pour la lutte contre la corruption. Il relate les vérités de la vision du président français Macron et souligne sa déception quant à l’attitude irresponsable et manipulatrice de la classe politique libanaise face à la formation d’un gouvernement « de mission ». Malgré l’épuisement du dernier délai des six semaines que Macron avait fixé, le gouvernement n’a toujours pas vu le jour malgré les consultations parlementaires qui avaient débouché sur la nomination de Saad Hariri comme nouveau premier ministre. Rappelons-le, cet exercice d’audit avait été la première condition du FMI lors de l’ouverture des négociations avec l’Etat libanais. Aujourd’hui, une semaine après le retrait contractuel d’Alvarez&Marsal au motif que la banque centrale n’avait fourni que 40% des données sollicitées, faisant prévaloir le secret bancaire, la corrélation entre le dossier politique et le volet économique alimentent la crainte du pire.

 A croire « John Perkins » dans son livre « Confessions of an economic hit man », les Etats-Unis savent bien manœuvrer entre mesures économiques et forcing politique. Les objectifs politiques des américains sont connus : ils se concentrent sur la proie majeure, le Hezbollah, et entreprennent toutes les mesures qui aident à l’assiéger. Récemment, et à travers la politique des sanctions, l’administration Trump s’est montrée ferme en infligeant des sanctions à des personnalités majeures de la scène politique tel que Gebran Bassil, le chef du plus grand groupe parlementaire et allié chrétien incontestable du Hezb (actuellement 25 députés sur 128). Les américains veulent également renforcer l’étendu de la mission de la FINUL (force intérimaire des nations unies au Liban) comme condition « sine qua non » pour tout renouvellement de mandat. Ils cherchent à permettre à la FINUL d’inspecter la région allant au delà de la ligne bleue, avec un seul objectif à l’esprit : les missiles à longue portée du Hezbollah, cachés dans les villages libanais limitrophes au nord d’Israël. Le Hezbollah est aussi la bête noire des pays du Golfe. Ils voient en lui le mandataire d’un Iran ennemi qui commence à peser lourd. De ce fait, ni les USA ni les pays du Golfe ne se pressent pour sortir leurs chéquiers, afin de permettre le flux de « fresh money » au sein de la banque centrale. Les intérêts américains et arabes s’accolent. Tous les moyens sont bons pour pousser le Liban et le Hezbollah à leur donner ce qu’ils réclament : un tracé rapide des frontières maritimes (équivaut a une reconnaissance informelle de l’existence de l’Etat d’Israël) au nom du conflit pétrolier portant sur une bande litigieuse de 860 Km2 entre les deux pays, un tracé terrestre entre le Liban et la Syrie afin de contenir la libre circulation du Hezbollah et limiter son ingérence dans l’intérieur arabe, la signature d’accords pétroliers et gazeux tenant compte des intérêts stratégiques des Etats-Unis ainsi que l’accélération d’éventuelles négociations globales de paix entre le Liban et la Syrie d’une part, et Israël d’autre part.  

Entre une stratégie américaine en transition (fermeté d’une administration Trump sortante, et l’arrivée d’une administration Biden jusque-là méconnue) et une stratégie Française atténuante (éviter le pire à traves une politique de « containment »),  le défi au Liban reste complexe. L’occident réussira-t-il à mettre en exécution ces objectifs géostratégiques, qu’ils soient politiques ou économiques ? Combien de temps est-ce que le Liban pourrait tenir avant que les puissances en jeu puissent vaincre leur impuissance à débloquer une situation à dimension régionale? Quelle serait la nouvelle stratégie de l’administration Biden vis-à-vis de l’Iran au niveau du Liban, l’Iraq, le Yémen et la Syrie ? Une multitude de questions qui n’adoucissent en rien l’anxiété grandissante des Libanais, et garde la porte ouverte à toutes les spéculations.

 Hikmat Abou Zeid,

3/12/2020

 

 

 

 

 

  

 

 

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